
On parle souvent de sexualité comme d’un simple « acte », mais en réalité, c’est bien plus que ça : c’est aussi une manière d’être, de se relier aux autres, de se comprendre soi-même. Et pour beaucoup de personnes, cette sexualité ne rentre pas dans les cases habituelles : BDSM, asexualité, polyamour, relations queer ou kink… On parle alors de sexualités alternatives.
Mais comment ces sexualités s’inscrivent-elles dans notre construction personnelle ? Pour y voir plus clair, on peut s’appuyer sur une grille de lecture bien connue en psychologie : les 8 stades du développement psychosocial proposés par Erik Erikson. Il a montré que, tout au long de la vie, on traverse des grandes étapes où on doit résoudre des « défis », des tensions intérieures. Et selon comment ces défis sont vécus, on avance plus ou moins sereinement dans la vie… y compris dans notre rapport à la sexualité et à l’intimité.
Voyons comment ces étapes peuvent éclairer les parcours des personnes vivant des sexualités alternatives.
CONFIANCE OU MEFIANCE (0-1 AN)
Question intérieure : Est-ce que je peux faire confiance ?
Tout commence dans les bras des adultes qui nous élèvent. Quand nos besoins sont écoutés, nos pleurs accueillis, on apprend que le monde est un endroit plutôt sûr. Cette sécurité affective devient une base pour plus tard : si je me sens digne d’amour, je pourrai plus facilement dire ce que j’aime, ce que je veux ou non dans mes relations.
Chez des personnes aux sexualités alternatives, un attachement sécure aide à assumer des pratiques ou des désirs hors norme. À l’inverse, un vécu d’abandon ou de rejet peut rendre plus difficile la confiance dans une relation intime, surtout si celle-ci sort des cadres classiques.
AUTONOMIE OU HONTE (1-3 ANS)
Question intérieure : Est-ce que j’ai le droit de dire non ?
C’est le moment des « non ! », des premières volontés. L’enfant veut décider, explorer, toucher son corps. Il découvre qu’il peut faire des choix. Cette étape est essentielle pour développer le respect du corps, le consentement, l’autodétermination.
Les sexualités alternatives — comme le BDSM, où le consentement est central — s’appuient énormément sur cette capacité à dire « oui » ou « non », à poser des limites claires. Mais si, petit·e, on a été puni·e pour avoir dit non ou si on a appris que son corps était « sale », ça peut laisser des traces sur la manière dont on ose exprimer ses envies plus tard.
INITIATIVE OU CULPABILITE (3-6 ANS)
Question intérieure : Est-ce que j’ai le droit d’avoir des envies ?
L’enfant imagine, joue à faire semblant, explore les rôles. Il·elle commence à s’identifier à des figures adultes. Mais si on l’empêche de jouer certains rôles (« les garçons ne portent pas de jupes », « les filles ne draguent pas »), une culpabilité peut apparaître. Cette culpabilité peut s’ancrer durablement, en particulier chez les personnes queer ou non-conformes aux normes de genre.
Dans les sexualités alternatives, beaucoup racontent comment ils ont caché leurs désirs pendant des années, par peur d’être jugé·es. Revenir à cette étape, c’est se redonner le droit d’avoir une vie intime qui nous ressemble.
COMPETENCE OU INFERIORITE (6-12 ANS)
Question intérieure : Est-ce que je suis capable, comme les autres ?
À l’école, on apprend à travailler, à réussir, mais aussi à se comparer. Si on est différent·e — dans son corps, ses attirances, ses émotions — on peut se sentir en décalage, voire nul·le. Beaucoup de personnes LGBTQIA+ racontent cette période comme un moment de solitude ou de rejet.
Pour celles et ceux qui découvrent plus tard leur appartenance à des sexualités alternatives, ce sentiment d’ »anormalité » peut réapparaître. D’où l’importance, à tout âge, de valoriser les compétences relationnelles, émotionnelles et sexuelles, même quand elles sortent des schémas classiques.
IDENTITE OU CONFUSION (12-18 ANS)
Question intérieure : Qui suis-je vraiment ?
C’est LA grande période des doutes. Orientation sexuelle, identité de genre, attirances, envies… tout se bouscule. Pour les jeunes qui sentent que leur sexualité ou leur manière d’aimer ne rentre pas dans la norme, cette étape peut être un tourbillon.
Quand il n’y a pas de modèles positifs, pas d’écoute, cela peut créer un vrai mal-être identitaire. D’où l’importance d’avoir accès à des ressources, des témoignages, des espaces sûrs pour explorer sans jugement.
INTIMITE OU ISOLEMENT (JEUNE ADULTE)
Question intérieure : Est-ce que je peux aimer sans me perdre ?
Entrer dans une relation, c’est aussi accepter d’être vulnérable. Pour les personnes vivant des sexualités alternatives, cela peut être encore plus complexe : peur du rejet, difficulté à trouver des partenaires ouverts, pression à devoir « expliquer » qui on est…
Mais quand la confiance est là, les relations peuvent être profondes, riches, créatives. Le polyamour, par exemple, demande une grande capacité à communiquer et à gérer les émotions — tout sauf de l’isolement quand c’est bien vécu !
GENERATIVITE OU STAGNATION (AGE ADULTE)
Question intérieure : Qu’est-ce que je transmets ?
À cette étape, on cherche souvent à contribuer, transmettre, éduquer. Beaucoup de personnes issues des sexualités alternatives deviennent militant·es, accompagnant·es, créateur·ices de contenus. Elles transmettent une vision de la sexualité plus libre, plus consciente, plus inclusive.
Créer un podcast, écrire, animer un atelier sur le consentement ou sur les pratiques sexuelles en toute sécurité : tout cela, c’est aussi de la générativité.
INTEGRITE OU DESESPOIR (VIEILLESSE)
Question intérieure : Est-ce que je suis en paix avec ma vie ?
Vieillir avec une sexualité marginalisée peut être un défi, surtout dans une société qui associe souvent sexualité et jeunesse. Et pourtant, les personnes âgées queer, kink, asexuelles ou polyamoureuses existent, et ont tant à raconter !
Le sentiment d’avoir été fidèle à soi-même, d’avoir vécu selon ses valeurs, peut amener une grande sérénité. Mais pour cela, encore faut-il qu’on leur donne une place, qu’on les écoute, qu’on les respecte.
Finalement on peut dire que les sexualités alternatives ne sont pas des « écarts », mais des chemins de vie à part entière. Et comme tous les chemins, elles traversent les étapes de l’existence : confiance, autonomie, identité, intimité…
La grille d’Erikson nous rappelle que ces expériences sont humaines, universelles, et qu’elles méritent d’être entendues, accompagnées, valorisées. Parce qu’au fond, ce que cherche chacun·e, c’est de pouvoir aimer, être aimé·e, et vivre en accord avec soi-même — quel que soit le chemin choisi.
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